Remontée dans le territoire

Quelques souvenirs

8:49 min. - Beaucoup d’histoires proviennent de la route des portages. De bons comme de mauvais souvenirs. En voici quelques-uns.

Transcription

Joseph Bernard - Nous sommes plusieurs à avoir connu la famine et certains d'entre nous en ont été affectés au point de ne plus pouvoir marcher. Un jour, nous pouvions tuer une perdrix. Le lendemain, rien du tout. Il nous est arrivé de devoir nous contenter d'un écureuil et d'un gros-bec des pins. Mon grand-père dépeça l'écureuil et pluma l'oiseau. Il les passa à la flamme avant de les faire bouillir, car nous buvions le bouillon. Georges, le mari de ma mère (mon beau-père), était très affecté. Il avait de la difficulté à marcher. À notre retour, en empruntant pourtant le même trajet qu'à l'aller, nous avons rencontré beaucoup de nourriture. C'était des porcs-épics; les arbres étaient rongés par eux. Mais d'où nous venions, nous n'avions rien vu, sauf, de temps à autre, une perdrix ou un lièvre. C'était vraiment difficile de vivre une famine.
Un jour, j'ai vu mon grand-père aller voir un malade et lui construire une tente à suer (matutishan) au-dessus de lui, sans le bouger. C'est ainsi que mon grand-père l'a soigné. Il a soufflé très fort sur l'endroit où portait la maladie. Au premier souffle, l'Innu malade a dit avoir une légère sensation. Au deuxième, il a dit que le souffle voulait le percer. Au troisième, alors que mon grand-père avait soufflé plus fort, l'Innu malade a réagi et le mal est sorti de sa bouche. On lui a enlevé ses vêtements pour les remplacer par du linge sec, puis on l'a laissé dormir. Le soir, il a réussi à se lever, le lendemain, à s'asseoir. Quatre jours plus tard, il pouvait sortir se promener. Depuis ce temps, l'homme est guéri. C'est une grande médecine, la tente à suer.
Julienne Malec - Je me suis mariée vers le 28 juillet. Je ne le savais pas. Kasheta, mon futur mari, lui, le savait et il me l'a dit. Six jours après notre mariage, c'était le début du voyage à l'intérieur des terres. Nous étions le 2 août et nous partions en direction de Metshu Nipi, le lac à l'Aigle. Comme nous étions un groupe de cinq familles, il y avait cinq canots et cinq tentes. C'est de cette façon que je suis partie en forêt après mon mariage. Nous avons passé l'automne en forêt. Puis, en décembre, le voyage à l'intérieur des terres étant terminé, nous avons commencé à redescendre avec des toboggans en suivant la rivière Natashquan. Nous sommes partis de la région de Mashu Kanutshiat et avons passé Noël au lac à l'Ours (Mashku nipi). La nuit de Noël, nous avons prié. Puis il y a eu un grand festin. Nous avons mangé du porc-épic, du castor et de la graisse de caribou.
Pierre Mckenzie - Le 4 août, nous remontions la rivière Mishta-shipu (Moisie). Des Blancs nous reconduisaient avec leurs embarcations à moteur jusqu'au premier portage. C'était la dernière fois où nous rencontrions des Blancs jusqu'au mois de juin suivant. Le premier portage s'étirait sur dix kilomètres et il fallait deux jours aux voyageurs pour le franchir avec leurs bagages. Dans certains cas, il fallait six semaines pour parcourir la distance entre la mer et Meneik, le territoire traditionnel. Les grosses familles devaient faire jusqu'à quatre voyages par portage. Nous pouvions attraper du saumon jusqu'à la hauteur de Kakatshat, un très gros portage qui donnait accès aux plateaux, 700 mètres plus haut. A partir de cet endroit, la truite grise (Kukumess) venait remplacer le saumon. Les adultes se partageaient les bagages dans les canots pour aider ceux qui avaient beaucoup d'enfants. De l'autre côté du portage, il y avait du courant. Ça nous permettait d'utiliser des perches, ce qui allait plus vite qu'à la rame. Nous nous servions des perches jusqu'à Metsenipi où nous les plantions dans le fond de l'eau. Nous n'en avions plus besoin puisque nous étions rendus au partage des eaux. À cet endroit, le courant commence en effet à s'en aller vers le nord, un courant que nous suivions. Il y a 305 portages entre la mer et Schefferville, des portages de toutes sortes. Je me souviens d'un canot qui s'est renversé avec Athanas. Il a réussi à porter sa femme et un de ses enfants sur une île pas loin. Mais en voulant aller chercher ses autres enfants, il s'est noyé lui aussi. Ce n'est qu'au printemps qu'on les retrouva. On pense que la mère est morte de chagrin. Car quand on retrouva son corps, elle tenait un foulard sur ses yeux comme si elle avait pleuré.
Musique - Rodrigue Fontaine, Bill St-Onge, Luc Bacon, Lauréat Cormier

Pierre Mckenzie, un Innu de Matimekush, raconte un de ses voyages en forêt
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2 commentaires

dominique normand il y a 3 ans

Très touchant, comme si j'y étais. Des témoignages précieux, des images invitantes.

genevieve st-onge il y a 5 ans, 10 mois

Merci pour ce beau temoignage.Cela me fait voir la vie de mes ancestres . Je suis honorer par ce temoignage et là je peux voir le trajet de mes arrière arrière parents.


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ou

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15 mots et expressions liés

kapatauat
ils font du portage
kassekau
chute
matapeshtau
il finit son portage
minishtiku
île
nakatshun
au pied (au bas) des rapides
natai-kukushu
remonter le courant à la perche
nishtamitikutsheu
il rame en avant
pakauat
ils débarquent du canot
piutamu
il descend les rapides en canot
takuaitsheu
elle dirige le canot
uashtessiu
les arbres changent de couleur
uauakashkuaimuat
ils rament dans un cours d'eau sinueux
uishitshiminana
des airelles d'Ida
uiushuat
ils transportent des bagages sur leur dos
ushkuepakau
forêt de bouleaux



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